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« Numéro 1528, s'il vous plaît »

 

Un pastiche de Modiano par Clément Fingal Bénech

 

●           « Numéro 1528, s'il vous plaît.»

            Timidement, je m'étais avancé vers le comptoir. La femme devait avoir une trentaine d'années. « Faites voir votre ticket », me dit-elle brusquement avec un regard haineux.         

            Une fois de plus, je me sentais de trop. J'avais fait la queue dans ce vivier de fonctionnaires pendant trois ou quatre heures, peut-être autant pour en finir avec cette barquette de frites qui n'était pas la mienne que pour donner un sens à ma « journée ». Comme tous les matins, je m'étais levé à 14h30 et il m'avait fallu « trouver » une occupation, comme le répétait souvent Derrick van den Zglub. Je le revois encore, cintré dans sa veste en daim, me chuchoter à l'oreille : « franchement, mon vieux… Arrêtez toutes vos histoires avec la bande des Joyeux Lutins de la Forêt Fouesnant, ça vaut mieux pour vous… Un beau jour ça va vous retomber dessus…» Comme quoi, le temps est une sorte de patchwork entre un maelström et une pergola : tantôt, on « swingue » entre Ciel et Terre, tantôt on est tout bonnement « sur le fil ».

            La préposée me regarda avec insistance, une marionnettiste. « Écoutez, mon vieux…» me dit-elle (le hall était soudain désert et je pouvais presque entendre se désagréger la crêpe sous mes semelles et les mites de mon prince-de-galles). « Si ce sont de faux papiers, dites le moi…» Soudain, je me sentis en confiance et lui expliquai comme ça pourquoi je devais obtenir le certificat de baptême de toutes les victimes du Rwanda. Puis, j'abandonnai. Comment aurait-elle pu comprendre que j'en avais besoin pour faire un power-point puis recouvrir le carrelage de ma salle de bains pendant les travaux ?

            Je sortis de l'établissement. Soleil. Brume. Bow-window. Papier crépon. Étrangement, devant mon échec, je me sentis une sorte de soulagement : après tout, ça ne faisait que deux mois que je venais chaque jour essayer d'obtenir ces quelques papiers. Il y aurait encore des occasions.

            Je tournai au coin du boulevard Ornano. En passant devant le café du Rat qui fouette, je fus alerté par la présence fantomatique du groupe de la « bande à Jean-Mi » que j'avais rencontré autrefois dans un bar PMU de la rue de la Paix. Ils m'alpaguèrent soudainement puis me regardèrent avec méfiance, à mon approche. Était-ce dû au fait que je ne les avais pas vus depuis longtemps, ou à ma moustache rasée d'un seul côté ? Ils étaient tous là en train de « fumer » : Sven van Hörn, Linia der Klang, Karl den Hütt, Jimmy « The Gipsy » Summer et aussi ceux qui se faisaient appeler les « Français de souche » : Kevin « The Fridge » Johnson, Greg « Black Mamba » Dynamite et Beata Avlizovicak. Le brun à veste en daim me dit à l'oreille : « Bonjour, Patou…»

            Et me revint en mémoire cette époque où ils m'appelaient toujours non par mon prénom (Patrick) mais par des surnoms plus ou moins ridicules que j'aime encore égrener lorsque je m'achète des tongs : Patou, Patoche, Pat, Patty, Jean-Loup, Amandine. Pourquoi tous ces noms m'étaient-ils restés en mémoire ? Quel marasme du cerveau de ma tête faisait qu'ils étaient encore là, brillants joyaux dans l'océan de l'oubli ? Personne a un euro pour un flipper ?

            Jimmy « The Gipsy » Summer se pencha vers moi. La dernière fois que je l'avais vu, il m'avait provoqué dans ce qu'il appelait un  « duel versifié » : « Venez, Patrick… Nous allons faire un de nos duels versifiés…» et il se lançait :

                                 J'aime le son du cor le soir au fond des bois

            Il avait cet avantage sur moi qu'il connaissait tout le répertoire de la chanson traditionnelle nippone et les dialogues des tous premiers épisodes de Pokémon (il mêlait les deux avec créativité) :

                               かたかなが 同の字点日本工業規格

                             Sacha, arrête de donner des coups à Pikachu

 

Quand je regardai le reste de la tablée, leurs visages étaient blancs comme des suaires et on avait l'impression qu'ils « avaient » mal digéré leur « cognac ». J'entendis Jimmy me murmurer à l'oreille : « votre ami, là…. Simon von den Rammstein… Il ne fera pas long feu… On va lui arracher la gueule à ce sale Juif… » Je n'entendais plus. Il me semblait être « ailleurs ». Qu'avaient-ils mis dans mon gâteau, quand ils m'avaient tendu un brownie en riant sous cape ? Je ris à l'intention de Jimmy. Merci Jimmy. De rien, mon vieux. Je dis : « c'est vraiment sympa de vous voir. Vivement que vous retourniez vous arracher les poils de cul dans votre petit bourg de merde entre vos vaches et vos cochons. » Il m'offrit alors un tout nouveau portefeuille en cuir. « Cadeau de la maison… » fit-il en m'adressant un regard chaleureux, tout en me serrant le bras. Je l'embrassai sur la joue, puis lui décochai un coup de pied dans le tibia. Je sortis du café.

            Mon père m'attendait dans un café d'Issy-les-Moulineaux. Une petite marche et j'y fus en quelques minutes. Il était attablé seul, le regard fixé sur son attaché-case, dans des volutes de fumée. Il me dit d'entrée de jeu : « Écoutez, mon vieux » (j'avais toujours perçu dans le discours de mon père des similitudes avec celui de mes autres connaissances) « vos études, là, il faut les reprendre… » J'avais quarante-sept ans. Mon père avait essayé de me tuer à peu près cinq ou six fois entre lesquelles il s'inquiétait pour mon avenir. Aussi, je ne m'étonnai pas quand il partit aux toilettes et que j'entendis le tic tac que faisait sa serviette.

            L'explosion avait bien dû décapiter quelques voisins mais j'étais sain et sauf ; je me réveillai avait une odeur de cannabis dans le nez, surplombé par une blonde diaphane. Elle dit à mon père, qui lui tenait le bras (un manchot) « voyez, il se réveille… » Je me relevai brutalement pour embrasser mon père. Puis je tombai du lit et lui dit un peu en rigolant, alors qu'il fixait la fenêtre : « encore raté, père… Vous n'avez toujours pas résolu ce vieux problème de cliquetis… » Il finit par exploser de rire et nous descendîmes boire une bière pour fêter ça. Je la lui offris pour me faire pardonner de m'être moqué de lui. Je lui parlai de son ami Georges « La Pute » Flemmou, qui collectionnait des peaux de banane pour en faire des matelas. « Encore un qui a la banane » asséna mon père et ni lui ni moi ne rîmes de ce calembour. Je lui tapotai le dos.

            Là, assis comme ça, je me sentis bien. Une partie de ma vie était finie, une autre commençait. Pratique de se dire ça tout les deux jours pour créer plus de « compartiments ». Mais le temps n'attend pas le temps. Le temps est le temps. Avec tendresse.

 

(2010)

 

 

 

 

 

 

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