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Le Nice de Modiano : cartographie du royaume des ombres

par Paul Gellings

 

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  « Mon cher Guy, j’ai bien reçu votre lettre. Ici, les jours se ressemblent tous, mais Nice est une très belle ville. Il faudrait que vous y veniez me rendre visite. Curieusement, il m’arrive de rencontrer au détour d’une rue telle personne que je n’avais pas vue depuis trente ans, ou telle autre que je croyais morte. Nous nous effrayons entre nous. Nice est une ville de revenants et de spectres, mais j’espère n’en pas faire partie tout de suite. » (Patrick Modiano, Rue des boutiques obscures)

 

  L’espace tel qu’il prend forme sous la plume de Patrick Modiano porte le récit. Inutile de se fonder sur des statistiques dénombrant toutes les références explicitement topographiques ou spatiales pour corroborer cette constatation. On comprendra sans coup férir la nécessité d’un tel espace narratif, puisque, dans un univers peuplé de vains simulacres, on ne saurait se passer de repères fiables auxquels s’accrocher (quitte, il est vrai, à s’y enliser par la suite). Nous assistons de fait à un phénomène de compensation qui compte parmi les principaux mécanismes de la prose lyrique: le vide du héros qui fait le « plein du texte » (1).

 

  Dans le cas de Modiano, ce « plein » est le plus souvent constitué d’éléments empruntés à Paris. Même si les personnages suivent des traces disparues dans des quartiers entièrement rasés ; même si, comme l’illustrent des livres récents tels que Accident nocturne et Dans le café de la jeunesse perdue, la ville s’avère désormais moins conditionnée par l’histoire et l’occupation allemande que par une cosmologie ésotérique, la topographie reste clairement définie : nous sommes bien à Paris.

 

vestiaire enfance  Et pourtant parfois ailleurs. Ainsi le roman Villa triste se déroule dans une ville composée de pièces de décor où l’on reconnaîtra alternativement Évian, Annecy et Nice. Le narrateur de Vestiaire de l’enfance vit dans une mystérieuse cité portuaire mi-Tanger, mi-Gibraltar, et Du plus loin de l’oubli connaît des épisodes londoniens. Notons aussi, tout au long de l’oeuvre, des allusions plus ou moins brèves à un séjour à Vienne, Autriche, ville à laquelle la plupart des héros modianiens, tout comme l’auteur même dans Un pedigree, associent la fin de leur adolescence. Un pedigree narre en outre une scolarité en Haute Savoie et quelques autres déplacements et séjours en province, dont le souvenir – en général assez sombre – rejaillit aussi dans les ouvrages de fiction.

 

  Une constante majeure alimentant cet « ailleurs modianien » est un engouement manifeste pour la gloire perdue et l’anonymat de certaines stations balnéaires et villes d’eaux françaises, domaine privilégié des âmes errantes. Voyage de noces, par exemple, est à deux longues reprises situé sur la Côte d’Azur, dans Chien de printemps sont évoquées de lointaines grandes vacances passées à Deauville.

 

  Enfin, il y a Nice – sans déni la deuxième ville de Modiano, comme le montre le chapitre de clôture de Livret de famille, où pour la première fois cette ville est mise en place dans toute sa profondeur spatio-temporelle. On y voit le narrateur, en compagnie de sa femme et sa fille âgée d’un an, prendre un taxi à l’angle du boulevard Gambetta, pour aller au jardin des Arènes, tout en haut du quartier de Cimiez. Suit alors une course bien insolite. Pour l’une ou l’autre raison obscure, le chauffeur effectue un énorme et illogique détour, le taxi passant devant la cathédrale russe située dans la partie ouest de Nice, cependant que Cimiez et le jardin se trouvent exactement à l’autre bout de la ville, dans la partie est. Se cristallise alors, grâce à ce temps bizarrement gaspillé, une sensation de déjà-vu bientôt doublée d’une vision kaléidoscopique du vingtième siècle: « Oui, j’avais séjourné dans cet hôtel, il m’en restait une vague réminiscence et l’impression étrange que j’avais, en ce temps-là, une femmes et une petite fille, les mêmes que celles d’aujourd’hui. Comment retrouver les traces de cette vie antérieure ? Il aurait fallu consulter les vieilles fiches de l’hôtel Gounod. Mais quel était mon nom à l’époque ? Et d’où venions-nous tous les trois ? (…) Je me souviens de tout. Je décolle les affiches placardées par couches successives depuis cinquante ans pour retrouver les lambeaux des plus anciennes. Nous passions devant ce qui fut le Winter-Palace et j’ai vu les jeunes Russes poitrinaires de mil neuf cent dix. Le taxi a ralenti, s’est arrêté. Nous étions arrivés au jardin des Arènes. »

 

  Mais on ne fait pas que voyager à travers le temps et l’espace dans le Nice de Modiano. À File:Eglise russe longchamp nice.jpgpartir de ce point particulier de son oeuvre, il multipliera également les occurrences où la ville de Nice revient en guise de port franc pour ceux qui en ont besoin. Tels Pedro et Denise, les protagonistes de Rue des Boutiques Obscures qui se sont jadis mariés dans la petite église russe de la rue Longchamp. Puis Hutte, ange gardien du personnage principal et détective privé à la retraite, s’établit à Nice, où il finira bien curieusement par postuler une place de bibliothécaire dans la même petite église. Rappelons encore Claude Portier, la mère autrefois très mondaine d’un personnage de De si braves garçons, elle aussi résidant à Nice en fin de parcours.

 

*

 

  Dans un entretien publié en 1995 (2), Modiano caractérise Nice comme « le dernier décor d’une pièce de théâtre trouble », façon de présenter les choses dont son roman Dimanches d’août (1986) semble rétrospectivement l’élaboration par excellence. En effet, la ville y fonctionne non seulement à titre de décor poético-mythique, mais d’abord et surtout comme l’incarnation d’un destin inéluctable: c’est effectivement elle le mauvais génie qui manipule les personnages ; c’est également elle te quieroqui scellera leur perte. Le titre du film tourné d’après le livre, Te Quiero (« Je t’aime ») marque du reste que le drame qui se noue dans Dimanches d’août est de prime abord un drame d’amour, et on sait que les histoires d’amour chez Modiano se tissent immanquablement sur une trame des plus classiques. Un jeune homme, souvent orphelin, délivre une jeune femme, souvent orpheline aussi, de la tutelle d’un homme généralement plus âgé et dominateur. Ensuite, les amants partent se cacher le plus loin possible, mais n’échappent pas à l’intransigeance du destin qui parvient toujours à les séparer. Demeure par suite une situation orphique à partir de laquelle le protagoniste cherche à retrouver son Eurydice dans son souvenir ou sur les lieux de leur passé commun.

 

  On s’aperçoit vite que Dimanches d’août obéit trait pour trait à ce schéma originel. Jean, le narrateur du livre, est photographe et prépare un album sur les plages fluviales des environs de Paris. Pour ce faire, il est descendu dans un petit hôtel à La Varenne, tout près des bords de Marne. Au cours de son reportage, il fait la conquête de Sylvia Heuraeux, rencontrée à la piscine locale. Sylvia est à ce moment-là encore marié à un homme d’affaires glauque au nom de Villecourt. Obstacle néanmoins cavalièrement surmonté la nuit où Sylvia déleste son époux d’un diamant de grande valeur nommé la Croix du Sud, pour s’en aller refaire sa vie avec Jean. Après quelques pérégrinations, le couple décide de s’installer provisoirement à Nice afin d’y monnayer le bijou volé, dont le nom n’augure au demeurant rien de bon. On se souviendra à ce propos que dans Rue des Boutiques obscures figure déjà une «Croix du Sud », qui, dans ce cas précis, est le chalet où Denise et Pedro, fuyant le Paris de l’Occupation, tombent entre les mains de deux escrocs.

 

  Le Nice de Dimanches d’août, est donc d’entrée de jeu placé sous de bien défavorables auspices. Le mari doublement trompé Villecourt y fait irruption et Jean et Sylvia ont beau se soustraire brutalement à sa présence, une fatalité sournoise les guette dorénavant à chaque coin de rue. Lorsque Sylvia et le diamant sont emportés par un ennemi insaisissable et invisible, le mauvais pressentiment qui hante Jean depuis le début se confirme douloureusement.

 

  Que s’est-il passé ? Jean et Sylvia se meuvent en premier lieu dans une zone inoffensive, où ils se sentent protégés par Jardin d'Alsace-Lorraine vu du toit-terrasse.la proximité de leur meublé, Villa Sainte-Anne, rue Caffarelli, et par la sérénité édénique du jardin d’Alsace-Lorraine : « Nous étions en sécurité parmi toutes ces mères qui surveillent les enfants. Personne n’irait nous chercher dans ce jardin. Et les gens, autour de nous, ne nous prêtaient guère attention. Nous aussi, après tout, nous pouvions avoir des enfants qui glissaient sur le toboggan ou bâtissaient des châteaux de sable. »

 

  En second lieu, par contre, Nice connaît des espaces beaucoup moins rassurants que le jardin d’Alsace-Lorraine. Prenons l’hôtel Négresco, où Jean et Sylvia voient à leur grande surprise sortir Villecourt de l’ascenseur, moment pénible où pour la première fois l’idée d’un guet-apens se précise. Bien qu’il ne se produise dans l’immédiat aucun désagrément (il est vrai que chez Modiano, l’hôtel incarne toujours un « dedans protecteur » (3), puis Villecourt ne remarque même pas les deux autres dans le hall), la leçon à en tirer est éloquente : Jean et Sylvia n’auraient pas dû s’éloigner de leur cachette, rue Caffarelli.

 

neal.jpg  N’ayant cependant toujours pas clairement conscience de l’imminence du péril, ils continuent à s’aventurer sur des terrains peu sûrs ; telle la place Masséna où, cette fois-ci, ils se retrouvent nez à nez avec Villecourt. La situation dégénère instantanément en esclandre, encore que Jean et Sylvia réussissent une nouvelle fois à s’éclipser. Mais il est trop tard. Leur destin s’est déjà insidieusement joué à la terrasse du Queenie, un piano-bar de la Promenade des Anglais, lors de leur rencontre avec Virgil et Barbara Neal. Si au premier abord, il semble s’agir de gens bienveillants et distingués, l’avenir ne tardera pas à révéler qu’ils appartiennent au même monde que Villecourt. Avec le diamant comme enjeu évident, ils entraîneront Jean et Sylvia dans des quartiers de Nice où notamment Jean perdra toute certitude territoriale.

 

  L’histoire tourne au plus mal le soir où les deux couples vont dîner au restaurant Coco-Beach, non loin du port. Une fois à table, Neal se sent visiblement très à l’aise et montre soudain une personnalité vulgaire et machiavélique. On devinera par la suite que le restaurant fait en quelque sorte partie de son environnement naturel. Car après la disparition de Sylvia, Jean découvrira que Neal est en réalité un membre de la pègre locale. Son véritable nom serait Paul Alessandri et il aurait grandi à Riquier, quartier populaire situé tout près du port et de Coco-Beach. Dans ce restaurant, le nommé Neal joue donc probablement un « match à domicile » et gagne bien sûr, convainquant Jean et Sylvia après quelques tiraillements de finir la soirée avec lui et sa femme dans un établissement nocturne de Cannes. Près du port de Nice, il arrête sa voiture et prie Jean de descendre chercher des cigarettes pour Barbara. Tournure décisive: lorsque Jean sort du bureau de tabac, la voiture a disparu dans la nuit.

 

  Bref, en quittant son Nice familier, le héros s’est stupidement précipité dans la gueule du loup. Erreur qu’il devra payer par une errance sans fin et par l’absence irréversible de sa compagne. Plus tard, un article de journal laisse supposer que la voiture des Neal serait tombée dans un ravin et que Sylvia – telle Eurydice – se trouverait donc au royaume des ombres.

 

*

 

  Ou est-ce Jean qui s’y trouve ? Dans un premier temps, il tâche encore de retrouver sa compagne dans les endroits qu’ils ont fréquentés ensemble (Cimiez, le Vieux-Nice), mais bientôt se succèdent toutes ces longues années où il devra peu à peu se rendre à l’évidence : « Plus tard, je me suis fait à cette idée [l’impression d’être abandonné] et je me sens à l’aise aujourd’hui dans cette ville de fantômes où le temps s’est arrêté. J’accepte, comme ceux qui défilent en procession lente le long de la Promenade, qu’un ressort se soit cassé en moi. Je suis délivré des lois de la pesanteur. Oui, je flotte avec les autres habitants de Nice. »

 

  Évocation funèbre et de fait inhabituelle de Nice, sous-jacente dès les premières pages de Dimanches d’août : au lieu de la cité méditerranéenne ensoleillée que tout le monde connaît, Modiano brosse le tableau d’une ville de province déserte et désolante. Tableau qui, par surcroît, foisonne littéralement de signes prémonitoires concernant le sort de Jean, témoin ce panorama offert par Coco-Beach – juste avant que Sylvia ne disparaisse : « Toute la baie des Anges s’ouvrait devant Sylvia et moi avec ses trous d’ombre et ses lumières plus vives, par endroits. Des projecteurs éclairaient les rochers et la pièce montée du monument aux morts au pied de la colline du Château. Là-bas, le jardin Albert-Ier était illuminé ainsi que la façade blanche et le dôme rose du Negresco. »

 

  Baie des Anges, monument aux morts : point de meilleure perpective pour annoncer la vie future de Jean. Tel un véritable mort vivant (ou ange déchu), il habite à présent l’ancien hôtel Majestic, avec vue sur la ville et la baie des Anges, à deux pas de la villa jadis déjà bien sinistre des Neal. On ne saurait par ailleurs imaginer un quartier mieux approprié à la fondation d’un monde de chimères que Cimiez, communément appelé la colline magique. Les palaces où, à l’époque victorienne, séjournaient les membres de la maison royale anglaise (Le Régina, le Winter-Palace et le Majestic) ont été transformés en immeubles d’appartements. Cimiez, à l’heure actuelle, respire la mélancolie de cités antiques abandonnées – tous ces lieux qui bourdonnaient jadis d’animation et où règne le silence aujourd’hui. En ce sens-là, nulle différence entre le jardin des Arènes et les grands hôtels d’antan.

 

  Mais il n’y a pas que Cimiez dans Dimanches d’août. Souvenons-nous de la Promenade des Anglais où défilent les revenants de Nice et de nombre d’autres endroits affectés de la même ambiance spectrale, comme le jardin Albert Ier, où la légende hollywoodienne Errol Flynn http://www.come4news.com/images/stories/Divers/errol13.jpgse livre à des tours de manège indéniablement posthumes. Il s’agit en somme d’une ville pour l’essentiel rêvée ou, si l’on préfère : rigoureusement poétisée par l’auteur. Il suffit d’une simple petite promenade à travers le « vrai » Nice pour voir qu’il n’y a pas de pins parasols au Jardin d’Alsace-Lorraine. On y voit bien un espace pour enfants, mais non pas le tobbogan, les balançoires et le bac de sable mentionnés dans Dimanches d’août. Pas plus que l’on ne retrouvera la maison des Neal. Leur demeure pourrait se composer d’éléments appartenant à une villa florentine ou à un pavillon avec une balustrade surplombant le boulevard de Cimiez, mais aucune maison existante ne correspond intégralement au fantomatique « Château Azur ».

 

  Pour comble d’irréalité, enfin, considérons les distances couvertes par Jean durant la nuit de la disparition de Sylvia. Son itinéraire mène du port au quartier de Cimiez, pour ensuite le reconduire au centre-ville. Promenade qui, concrètement, représente deux heures de marche, avec la pente du boulevard à monter en plus. Physiquement, une telle performance est bien entendu possible, mais à la réflexion peu vraisemblable. Seul un fantôme peut assumer un tel calvaire sans se fatiguer ou être incommodé par les lois de la pesanteur, et c’est précisément en qualité de fantôme, échoué sur une Côte d’Azur maussade et détrempée, que Jean nous conte ses mésaventures.

 

  Envisagé de la sorte, le Nice de Modiano est, tout comme la plupart de ses autres lieux de mémoire, un monde parallèle, bâti sur diverses connotations. Divisé en territoires nettement séparés, l’espace urbain véhicule l’histoire des champs magnétiques piégés où Jean sera attiré puis anéanti. Après quoi la ville, on le sait, se métamorphose en nécropole, espace d’une part foncièrement significatif, de l’autre parfaitement incapable de remédier aux forces destructrices du temps.

 

  Car après ses multiples tentatives de retrouver, voire de ressusciter Sylvia à Nice, Jean n’a d’autre recours que de remonter le cours de sa vie en évoquant un décor complètement différent : La Varenne, où l’idylle avait commencé par un beau jour d’été. Peine perdue, une fois de plus. Tel un Styx inexorable, la Marne sillonne la grande banlieue parisienne, et nous savons déjà que sur l’autre rive s’ouvre le Tartare de Nice, le royaume des ombres parmi lesquelles Jean ne manquera pas d’égarer l’amour de sa vie.

 

 

1 JEAN-YVES TADIÉ, Le récit poétique, Gallimard, « Tel », 1994.

2 JÉRÔME GARCIN, Littérature vagabonde, Flammarion, 1995.

3 NADIA BUTAUD, Patrick Modiano, Éditions Textuel, 2008.

 

 

 

 

Paul Gellings est l’auteur d’un livre consacré à Patrick Modiano, Le Fardeau du nomade (Editions Minard Lettres Modernes, 2000)

 

Ce texte sur Nice et Modiano est paru dans la Nouvelle Revue française (n°589, avril 2009). Il est reproduit ici avec l’aimable autorisation de l’auteur.

 

 

 

 

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