Un site pour lire entre les lignes de Patrick Modiano
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Modiano poète Le Fardeau du
nomade – 1 par Paul
Gellings Paul Gellings a publié en 2000 une monographie
intitulée Le Fardeau du nomade. Poésie et mythe dans l'oeuvre de Patrick
Modiano (éditions Minard Lettres Modernes, Situation 55). Le texte en six
parties ci-dessous, publié avec son aimable autorisation, correspond au
premier chapitre de ce livre, Modiano
poète. Tout commence par le style, une voix qui,
à partir d’un chant profond structurel, fait d’une œuvre littéraire un
autoportrait poétique permanent, coulant de la sorte le fondement d’une
mythologie singulièrement personnelle. Or, chaque lecture de l'oeuvre de
Modiano nous procure ce plaisir d'un langage dépourvu de toute gratuité.
C'est dire que, si à première vue il écrit une prose classique,
remarquablement transparente et condensée, une lecture intensifiée montre que
son langage est imprégné de poésie. L'auteur lui-même,
toutefois, cache habilement une partie de son jeu : 1) « je suis
obligé d'employer un style précis et plat, sinon ce serait une bouillie
informe. » (1) 2) « j'écris dans la langue française la plus classique, non par une
insolence droitière, non plus par un goût des effets surannés, mais parce que
cette forme est nécessaire à mes romans: pour traduire l'atmosphère trouble,
flottante, étrange que je voulais leur donner, il me fallait bien la
disciplinedans la langue la plus claire, la plus traditionnelle possible [...]
pour trouver dans le sable mouvant un ancrage: cet ancrage, je le trouve
précisément dans la langue classique que j'utilise.» (2)
La rime -
involontaire ou non - est évidente («décor» - «remords») ici.
Avec les assonances («peu importent» - «en force»), elle donne
un accent particulièrement funèbre à ce livre en grande partie placé sous le
signe de la mort. Le point à la ligne brutalement constitué par le «Moi
non plus» brise - et souligne par là même - la motivation poétique de ce
qui précède (3). Comme il s'agit d'un suicide imminent, la clôture abrupte
est tout à fait opportune et ne fait que renforcer la transparence du drame
en train de se jouer là. De plus, les détails empruntés à la mouvance de la
mer, relèvent de la comparaison homérique. On voit une image de désolation et
de monotonie où le personnage individuel fait place à un regard ou, si l'on
préfère, à une vision mythique de la tragédie humaine. Une autre manifestation
langagière, typique de Modiano, relève d'un art presque obsessionnel de la
répétition. Techniquement, la base en est le plus souvent constituée par le
parallélisme (4), c'est-à-dire par «la récurrence d'une même "figure
grammaticale"» (5) et, comme la suite le montrera, de l'édifice
sonore de Modiano. On y notera sans peine maint passage écrit dans le style
oraculaire d'une sorte de litanie : « J'aurais préféré que ma vie
commençât sous un éclairage plus net. Mais que peut un adolescent livré à lui-même
dans Paris? Que peut cet infortuné? » (BC, 97) Dans ce passage, un
désespoir se chante. Nous y remarquons la répétition de la question
rhétorique «que peut...» et l'image de l'«adolescent livré à
lui-même dans Paris» reprise et renforcée, pour comble de pathétique, par
«cet infortuné». Modiano joue ici d'ailleurs un jeu assez complexe. Le
pathétique de la question réitérée sert en même temps à blanchir des
pratiques d'escroquerie, ce qui ajoute une légère note d'ironie à ce
désespoir rétrospectif. Un autre exemple de
parallélisme - en l'occurrence, sans second « Peut-être mon
confrère récite-t-il au journaliste l'une des strophes de son Chant
funèbre pour Karl Heinz Bremer que j'ai pu lire sur les pages jaunies de
ce volume acheté en solde? Je pense aux amis
disparus Je pense à toi Karl
Heinz Bremer... Pauvre Bremer.
Pauvre vieil insecte en djellaba qui mouline ses souvenirs. Pauvre passé
poussiéreux. Pauvre quartier aux loges de théâtre tendues d'un velours
râpé. » (VE, 77) Voilà le style du
récit poétique dans toute son ampleur. La cadence quartaire crescendo et
descrescendo
- «pauvre Bremer (4 syllabes, y compris le e muet du mot de
pauvre) / «Pauvre vieil insecte [...] souvenirs» (15 syllabes)
/ «Pauvre passé poussiéreux» (7 syllabes)/ «Pauvre quartier [...] velours râpé» (16 syllabes) -
confère un lyrisme tout à fait particulier au récit. En outre, la monotonie (6) de la litanie (2x «je pense à»;
4x le mot «pauvre») retarde la narration au profit d'une réflexion
davantage lyrique. Il s'y ajoute plusieurs allitérations : aux 4
occurrences du mot «pauvre» le «passé poussiéreux»; puis «théâtre
[+] tendues». S'y joignent aussi deux assonances («passé» -
«râpé» et «poussiéreux» - «velours»), qui se présentent,
de surcroît, comme une sorte de chiasme consonantique et sémantique: «passé» «poussiéreux» «velours» «râpé». Le caractère
consonantique, renforçant la litanie, donc la monotonie, qui se met en
travers de la narration, exprimant ainsi le «deuil» du narrateur, se passe de
commentaire. Ce qu'il importe de noter ici, ce sont les correspondances
sémantiques qui existent entre, d'un côté, «passé» et «râpé»
et, de l'autre, «velours» et «poussiéreux». Les deux premiers
mots indiquent respectivement le passage et l'usure du temps. Les deux
seconds parlent du résultat, de la matière. Et au fond, tout cet entrelacs de
correspondances reprend l'image initiale des «pages jaunies». Tourner
la page c'est laisser agir le temps. Le mot «jaunies» en marque
effectivement la fuite, la décomposition inévitable avant le stade où
tout tombe en poussière, au grand regret du narrateur. Le sujet qu'il a
choisi pour exprimer son deuil du passé se présente au demeurant aussi sous
forme de poésie, à savoir le «Chant funèbre pour Karl Heinz Bremer»
(nommé deux fois). Enfin, le «pauvre vieil insecte» qui «mouline
ses souvenirs», n'est-ce pas surtout, par un phénomène de projection - ou
de mise en abyme, si l'on veut, le narrateur-écrivain lui-même?
Citons aussi, pour
rester dans cette variété si chère à l’auteur, Une
Jeunesse, où toute l'histoire est préfigurée - et à la fois générée
- par La chanson des rues (8). Odile, l'héroïne du roman, interprétait jadis ce «vieux
succès» (J, 84) dans un cabaret d'Auteuil. Cependant, au présent
du récit, c'est-à-dire, lors de son trente-cinquième anniversaire, elle
refuse de chanter La chanson des rues devant ses hôtes : « Non,
non... Certainement pas...». Refus compréhensible, car le titre et les
paroles doivent éveiller de bien tristes souvenirs de jeunesse chez Odile et,
au surplus, s'ajouter sournoisement à l'idée qu'on ne récupère pas une
jeunesse qu'on n'a jamais eue. De toute évidence, la rue - signe
nomadique et métaphore de la déconfiture morale et du passage du Temps y est
pour quelque chose: On y parle de
tristesse, De rêves et
d'amours déçus, Et du regret que
vous laissent Les années qui ne
sont plus... (9) (J, 14) A lire aussi : 2
– Les personnages de Modiano 6 – Du chant profond au mythe personnel |
1 Interview avec G. Pudlowski dans Les Nouvelles
littéraires 2774, février 1981, p. 28. 2 Jean-Louis Ezine,
"Sur la sellette: Patrick Modiano ou le passé antérieur", dans Les
Nouvelles Littéraires, 6-10-1975, p. 5. 3 D'autres critiques
se sont déjà montrés sensibles au lyrisme de Modiano. Cf. encore Nettelbeck
et Hueston, op. cit., p. 123, selon qui «le travail rythmique est
accompagné d'un travail sur les sonorités de la langue». 4 «Si nous reconnaissons,
avec Jakobson, que la poésie commence aux parallèlisme» (Tadié, op.
cit., p. 8.) 5 Roman Jakobson,
"Poésie de la grammaire et grammaire de la poésie", in: Huit
questions de poétique, Paris. 6 «la monotonie du
style, cette unité, ce vernis», Tadié, op. cit., p. 181. 7 Cf. aussi
Nettelbeck et Hueston, op. cit., p. 35, p. 37. 8 Voir aussi dans Memory lane la chanson du même titre. 9 La chanson des
rues - Michel Vaucaire - R. Goer - Nouvelles Editions Méridian 1937. Yves
Montand a repris la chanson en 1950. On la trouve encore sur cd 510 980-2
(Phonogram, France, 1968.) |