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Le fardeau du nomade – 5

 

« Une poésie à base à base de récurrences »

 

par Paul Gellings

 

Paul Gellings a publié en 2000 une monographie intitulée Le Fardeau du nomade. Poésie et mythe dans l'oeuvre de Patrick Modiano (éditions Minard Lettres Modernes, Situation 55). Le texte ci-dessous, publié avec son aimable autorisation, correspond à une partie du premier chapitre de ce livre.

 

 

    Malgré ce temps discontinu, anachronique, la plupart des récits de Modiano n'excluent pas de prime abord une lecture conventionnelle. La Ronde de nuit et Les Boulevards de ceinture sont aussi des romans d'espionnage ; Villa triste une histoire d'amour ; Rue des boutiques obscures et Quartier perdu des romans policiers ; Dimanches d’août un roman d'aventures ; Voyage de noces et Chien de printemps des biographies. Chaque texte comporte en tout cas des parcelles de linéarité susceptibles d'orienter une lecture en premier lieu horizontale.

 

http://www.images-chapitre.com/ima2/original/613/750613_2878508.jpg   En même temps, le récit modianien connaît l'organisation verticale et, pour l'essentiel, irrésumable du récit poétique selon les modèles traités au premier paragraphe (circulaire, variationnel, nucléaire et rythmique). Déjà les trois premiers romans montrent une structure circulaire évidente. « L'image du cercle, ou celle de la ronde », remarque fort à propos Bruno Doucey, « revient dans le roman de Patrick Modiano comme un véritable leitmotiv. A cet égard, elle peut être considérée comme l'undes éléments structurants du récit. » (62)

 

   Mais même sans l'image du cercle, la circularité reste le principe organisateur par excellence. Ainsi, le début de Livret de famille traite la naissance de la fille du chroniqueur « familial » ; à la fin elle vient d'avoir un an ; dans les deux cas sont soulevés des problèmes de famille et de mémoire analogues. Rue des boutiques obscures présente un modèle circulaire aussi très net : le héros avoue d'emblée n'être « rien » (RB, 7) et son récit se termine par une observation sur la rapidité avec laquelle toute vie humaine se dissipe « dans le soir » (214). Dans De si braves garçons la ressemblance entre le début et la fin est plus que frappante ; le récit ouvre sur le retour rêvé au collège de Valvert et la fin du livre est constitué par le même rêve, voire le même itinéraire. Voyage de noces à ce niveau est encore un cas bien particulier; le narrateur évoque dès l'ouverture le suicide d'Ingrid et termine son récit par des notes de désespoir et de solitude qui reprennent et expliquent le début. Enfin Dora Bruder commence par le mystère posé jadis par Dora (sa fugue pendant l'hiver 1942-1943) et se clôt sur l'ignorance parfaite que nous aurons toujours de ses faits et gestes. On aperçoit ainsi que circularité ne veut pas toujours dire que début et fin coïncident sur le plan (in)temporel. Il s'agit d'une symétrie plus large (63) selon laquelle le récit modianien se referme toujours sur lui-même.

 

    Sur le plan variationnel, on observe aussi des points communs avec [Numériser0021.jpg]le récit poétique. Beaucoup de livres de Modiano sont effectivement truffés de variations (inter)textuelles comme : coupures de presse, fiches policières, lettres, pages de Bottin (surtout Rue des boutiques obscures est remarquable de ce point de vue); ainsi qu'un grand nombre de citations littéraires et de paroles de chansons. Force est par ailleurs de constater d'importantes différences d'intensité dans ce domaine.

Si certains romans sont de vrais concentrés d'intertextualité, d'autres le sont beaucoup moins. Surtout La Place de l'Etoile montre un énorme potentiel de littérature. Le lecteur y est littéralement bombardé de références à toutes sortes d'auteurs : classiques, modernes, cosmopolites, juifs et parfois même antisémites. Il arrive aussi qu'à titre d'évocation personnelle Modiano « utilise » (d'une manière bien ironique) des prédécesseurs importants :

« Scott Fitzgerald a parlé mieux que je ne saurais le faire de ces "parties" où le crépuscule est trop tendre, trop vifs les éclats de rire et le scintillement des lumières pour présager rien de bon. Je vous recommande donc de lire cet écrivain et vous aurez une idée exacte des fêtes de mon adolescence. A la rigueur, lisez Fermina Marquez de Larbaud. » (PE, 16)

 

   Il se produit une intertextualité analogue (mais beaucoup plus discrète et dénuée de toute ironie) dans Dora Bruder. On y trouvera aussi - et ce pour la première fois - des références explicites à des ouvrages personnels comme La Place de l'Etoile et Voyage de noces.

 

http://www.acascia-dijon.fr/images/histoire/lamartine.jpg   Pour ce qui est de ses épigraphes et références, Modiano se réclame le plus souvent de romantiques (Lamartine, Nerval), de surréalistes (Eluard, Char) et de symbolistes (Baudelaire, Georg). De fait, ce sont tous des représentants de mouvements qui ont vivement travaillé le poème en prose ou la prose poétique. Il est clair que, par des affinités poétiques évidentes, il se situe dans une zone d'intertextualité limitrophe entre prose et poésie.

Il est d'ailleurs fort exceptionnel que ses variations textuelles comportent la synthèse dialectique (abstrait/ concret) qu'on observe chez Aragon, Breton et - ne l'oublions pas - Paul Valéry, qui philosophent beaucoup dans des discours tant soit peu scientifiques. Modiano de son côté est généralement concret. Tout en rêvant beaucoup, il ne philosophe guère; il décrit ou fabule. S'il lui arrive de réfléchir, il s'agit le plus souvent d'une réflexion ou d'une comparaison assez lyriques, ou d'une platitude énoncée dans un but satirique: «On fait toujours confiance à la jeunesse» (DA, 130).

Voici l'un des rares passages réflexifs, où l'auteur expose une sorte de théorie du fonctionnement mémoriel:

« Il faut croire que parfois notre mémoire connaît un processus analogue à celui des photos Polaroïd. Pendant près de trente ans, je n'ai guère pensé à Jansen. Nos rencontres avaient eu lieu dans un laps de temps très court. Il a quitté la France au mois de juin 1964, et j'écris ces lignes en avril 1992. Je n'ai jamais eu de nouvelles de lui et j'ignore s'il est mort ou vivant. Son souvenir était resté en hibernation et voilà qu'il resurgit au début de ce printemps de 1992. »

(Chien de printemps). (64)

 

   Pour « théorique » que soit d'ailleurs cette observation, on sera plus frappé ici par le lyrisme de l'analogie que par le discours scientifique (« processus » - « analogue » - « hibernation »). Aucun contexte en tout cas n'affermit l'idée d'un Modiano abstrait ou théoricien. C'est d'abord et surtout par sa poésie (au sens propre) que son récit est poétique.

 

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 Un important point sur lequel la structure modianienne diverge à peine de la structure du récit poétique est la «cohésion nucléaire». Chaque récit de Modiano a en effet un noyau dur qui fait sa consistance et qu'une armature de signes très conséquents recouvre. Rappelons l'armature « dominicale » de Fleurs de ruine, qui revêt un noyau de solitude et d'angoisse, un noeud inextricable de traumatismes personnels et historiques. Il en va de même pour Dora Bruder, où l'énigme posée par la jeune fille disparue constitue la force d'attraction principale du livre. Souvent, quand un nouvel épisode est introduit, il commence, en effet, soit par une question, soit par une remarque relative au mystère «Dora»: « Je me demande » (DB, 39), « Longtemps, je n'ai rien su » (62), « Je me demande » (75), « J'ignore si » (85), « Je me demande » (111), « Peut-être Dora a-t-elle été emmenée » (112), « J'ignorerai toujours » (147). En fait, nous avons là un procédé assez typique, qui détermine l'armature de l'oeuvre entière (invariablement placée sous le signe des origines introuvables et de l'identité défectueuse).

 

   Sur le même plan, il convient de remarquer aussi le rôle du titre (65). Par exemple, La Ronde de nuit décrit une incessante et cauchemardesque patrouille nocturne, Une Jeunesse traite point par point la jeunesse manquée de tous les personnages (protagonistes et

comparses) du livre, Memory lane est un travail sur le souvenir et Voyage de noces une longue et émouvante tentative de trouver l'autre.

Reste la structure dite « rythmique ». En effet, le mécanisme structurant sans doute le plus intensivement l'oeuvre de Modiano réside dans ce que Jean-Yves Tadié nomme le « retour de séquences verbales identiques », comme les multiples « je me demande » et « j'ignore » dans Dora Bruder. S'il existe des séquences peut-être moins « identiques », on y rencontre bien le même genre de répétitions. Les variantes n'empêchent en effet rien : certains passages riment indéniablement entre eux et reprennent ainsi une idée majeure du texte.

 

http://www.decitre.fr/gi/49/9782070384549FS.gif A titre d'illustration, deux extraits de Voyage de noces (dont le deuxième reprend la phrase d'ouverture du roman) :

« Les jours d'été reviendront encore mais la chaleur ne sera plus jamais aussi lourde ni les rues aussi vides qu'à Milan, ce mardi-là ». (VN, 9)

« Il fait beau, aujourd'hui, porte Dorée. Mais la chaleur n'est pas aussi lourde ni les rues aussi vides qu'à Milan, au cours de cette journée d'il y a dix-huit ans ». (VN, 18)

 

   L'été revient donc avec tout « le malaise » (VN, 25) chronique qu'il comporte. En effet, par un curieux phénomène de négation, le narrateur revit le vide et l'atmosphère embrasée du surlendemain de la mort d'Ingrid Teyrsen, sa protectrice de passage. En plus, l'été est la saison originelle où il l'a rencontrée pour la première fois. Trois ans après, c'est encore en été qu'il la revoit. Ce sera aussi, comme on le sait, la saison du suicide d'Ingrid à Milan. Puis, du début à la fin du livre, l'été constitue le présent du récit. Ainsi, la « rime » entre les deux passages cités souligne les sentiments de désolation profonde qui accompagnent le narrateur dans ses tentatives de retrouver Ingrid (et de se retrouver lui-même à travers elle).

 

   De même, ces deux clôtures de chapitre dans Fleurs de ruine touchent à un point névralgique du livre (et en fait de l'oeuvre entière) :

« Tout à l'heure, nous avions pris l'ascenseur, mais il n'était pas rouge, comme celui dont avait parlé Gisèle T. » (FR, 24)

« Mais où pouvait bien être - se demandait-on dans l'article - la maison à l'ascenseur rouge dont avait parlé Gisèle T.? » (FR, 27)

 

   De toute évidence, ces deux exemples sont des renvois « rimés » à des éléments qui font la force d'attraction centrale du livre. « L'ascenseur rouge dont avait parlé Gisèle T. » est placé par Modiano au centre d’un fait divers lugubre (le suicide du couple T.). La répétition presque littérale de ce détail renforce le mystère de ce double suicide des années trente et, par extension, le passé prénatal ou paternel très obscur qui obsède (entre autres) le héros de Fleurs de ruine.

 

   Chose remarquable, certains passages - ou phrases - riment entre eux non seulement à l'intérieur d'un seul livre, mais encore les retrouve-t-on ailleurs. Ainsi, des phrases entières peuvent, d'un livre à l'autre, se répéter textuellement, faisant en quelque sorte rimer ces ouvrages entre eux. « J'aurais fait n'importe quoi pour elle » (LF, 145). Non seulement cette déclaration, mais exactement la même phrase figurera encore dans un des romans ultérieurs (PL, 58). Là aussi, un jeune homme est prêt à faire n'importe quoi pour la femme qu'il aime et qui (comme l'autre; c'est l'usage chez Modiano) finira par disparaître.

 

   Le lecteur remarquera aussi de nombreuses situations qui se répètent tout au long de l'œuvre (66). L'une des plus frappantes - toujours liée à un moment de fuite, souvent à bord d'un véhicule: voiture, taxi, voire « un traîneau attelé à un cheval noir » (VN, 144) - est celle de la jeune femme qui appuie sa tête contre l'épaule de son compagnon. La première occurrence survient dans La Ronde de nuit et en dévoile déjà le sens profond:

« Nous remontions l’avenue Kléber. Coco Lacour bâillait. Esmeralda s'était endormie et sa petite tête avait basculé sur mon épaule. Il est temps qu'ils aillent se coucher. » (RN, 40-1)

 

   La signification de ce tableau si récurrent est claire: son retour attire l'attention sur une scène de conte de fée - présentée par l'auteur sur le mode du cinéma classique des années 1930-1940-1950. Nous y voyons une princesse ou jeune fille dans les bras et à la merci du prince charmant ou protecteur.

Les contrastes bien observables aussi d'une occurrence à l'autre pourraient s'expliquer par des différences d'intensité. Par exemple, à bord du traîneau, « Ingrid s'est blottie au creux de l'épaule de Rigaud » (VN, 144). On sait déjà qu'Ingrid est quelqu'un de très vulnérable (jeune réfugiée juive, seule à Paris, vers 1943) ; la variante « blottie au creux de » exprime un évident besoin de protection.

 

   Tous ces moments sont doublement significatifs : ils joignent le motif de l'errance à la quête de l'autre, cet être à la fois proche et absent, car souvent soucieux ou endormi, bref, impénétrable.

Ainsi s’orchestre toute la poétique de Modiano, rythmée comme elle est par une structure non linéaire à base de récurrences. Chacune y a sa fonction et accentue plus ou moins directement les grandes préoccupations de l'oeuvre.

 

A lire aussi :

1 – Modiano poète

2 – Les personnages de Modiano

3 – Les lieux de Modiano

4 – Modiano et le temps

6 – Du chant profond au mythe personnel

 

 

 

 

 

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62 B. Doucey, La Ronde de nuit, Paris, Hatier (Profil d'une oeuvre 144), 1992 , p. 41.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

63 Cf. Elena Brândusa Steiciuc, Patrick Modiano: une lecture multiple, Iasi (Roumanie), éd. Junimea, pp. 206-207: « La circularité, qui, à notre sens, se constitue en élément fondamental de l'écriture modianienne, se manifeste non seulement au niveau de l'histoire racontée, mais aussi au niveau des dispositifs textuels mis en place (parmi lesquels : la mise en abyme) [...].»

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

64 Et prière d'insérer de la première édition en 1993.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

65 Cf. encore L. Hoek, op. cit., p. 143, pour ce qui s'appelle la «sigmatique du titre» ou les «relations qui existent entre les signes du titre et les objets auxquels ils renvoient. »

Cette « sigmatique » est on ne peut plus structurante dans le cas de Modiano.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

66 Cf. A. Morris, op. cit., p. 177: «[...] as ever, the system of parallels being employed is not limited to the confines of the immediate text, but extends, instead, way out beyond them, and into the recesses of the oeuvre as a whole.»

 

 

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